46e saison : Hamlet
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Quand une pièce m’est inconnue, j’essaye toujours de me faire une idée des intentions du dramaturge en ce qui concerne la nature de ses personnages. J’avouerai que ce procédé témoigne moins d’un sentiment de fidélité que d’un manque d’originalité, mais il a l’avantage d’être plus facile à soutenir. En plus de ce que l’on peut induire sur les personnages grâce à leurs comportements, j’aime m’appuyer sur leurs noms, estimant que ceux-ci sont des indices accordés par l’auteur. Il y a certainement une désignation pour ce genre d’étude, mais puisque je ne la connais pas, j’appellerai cette méthode « l’onymologie », juste au cas où je serais le premier à en faire part au grand public. Bien que notre cher metteur en scène M. Brice Parent n’ait pas eu l’air convaincu quand je lui ai exposé mon analyse, je la reprends sur ce site pour illuminer les quelques curieux qui auraient cinq minutes à perdre.
Cette pièce comporte quinze personnages, sur lesquels seuls sept noms seront examinés, les prénoms étant peu révélateurs (à l’exception peut-être de Baptistin, une pauvre victime que son propre neveu bat). On notera que plusieurs liens de parenté imposent à certains un nom qui ne leur correspond pas. D’autre part, le machisme de Feydeau laisse supposer que les deux personnages féminins principaux ont le même caractère délicat et superficiel ; les noms de leurs maris ne nous apprennent rien sur elles, sinon qu’elles sont mal tombées.
Victor-Emmanuel Chandebise : « Chant de Bise » est stressé et hyperactif, constamment torturé par cette tension sous laquelle nous nous mettons en réaction au froid glacial et soudain d’une bise.
Poche : Ce surnom peut prendre une multitude de significations, desquelles aucune ne serait très flatteuse (on pense notamment à un œil poché). La huitième définition du mot « poche » dans le Petit Robert est assez adéquate quand on pense à l’occupation du personnage : « Amas logé dans une cavité », mais la plus parlante est celle qui oppose ce dernier à son sosie : « Déformation de ce qui est détendu, mal tendu - Poches sous les yeux, formée par la peau distendue (vieillesse, fatigue). »
Romain Tournel : La profession de ce personnage n’étant pas mentionnée, on aurait tendance à croire qu’il est rentier, ou du moins qu’il n’est pas l’obstination laborieuse incarnée. On imagine donc un dandy oisif, ayant l’habitude de tournailler, ou de se lancer dans de brèves tournées amoureuses. Son nom évoque également la constance d’une girouette.
Carlos Homenidès De Histangua : La première syllabe de "Homenidès" suggère la virilité hispanique ; le nom entier supposerait une exagération de sa bestialité, l’excluant du genre humain pour faire de lui un hominidé (bien que cette hypothèse soit légèrement anachronique) tandis que les soudains changements d’humeur de ce personnage font penser au tangage d’un navire en pleine tempête.
Augustin Ferraillon : Personnage autoritaire et sadique à qui la carrière militaire a inspiré un goût prononcé pour le châtiment corporel. En escrime, mon maître d’armes me reprochait mes ferraillements, l’inutile fracas de ma lame avec celle de mon adversaire.
Rugby : Allusion à un sport qui résume à lui seul toute la rudesse britannique.
Dr Finache : Ma pensée est difficile à expliquer, mais je vois un homme corpulent, avec un visage rouge comme sa viande et son vin, appréciant la bonne chère et les bonnes femmes. Cette intuition est en partie due à la deuxième syllabe de son nom que j’associe sans savoir pourquoi à la joie de vivre primitive et masculine, peut-être à cause du mot « moustache ». La première syllabe du nom est certainement ironique, étant données la nature et les coutumes du personnage.
Bon, mes analyses sont tirées par les cheveux mais c’est plus rigolo comme ça. Si je ne vous ai pas convaincus, j’espère au moins vous avoir divertis, et voilà bien la première préoccupation du comédien.
Déjà 4 commentaire(s) à cet article.
Étrange que notre bon gourou n’ait pas été en mesure de te l’apprendre lui-même !
Manque de temps, cher Alex (quelques copies encore...).
Et puis je voulais ajouter une citation d’un très beau passage : la rêverie de Marcel à propos des noms de Parme, Florence et Balbec (dans la Recherche du temps perdu, de Marcel Proust) :
Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu La Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux, si on me parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures d’aucune ville d’Italie puisque je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien de lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l’église et auquel je prêtais l’aspect disputeur, solennel et médiéval d’un personnage de fabliau.
(Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Nom de pays : le nom »).
Relativisons cependant, comme Marcel le fera lui-même plus tard dans son œuvre :
[...] J’avais été tenté sinon à cause de la saison, d’aller me promener sur les eaux pour moi surtout printanières de Venise, du moins de retourner à Balbec. Mais je ne m’arrêtai pas un instant à cette pensée ; [...] je savais que les pays n’étaient pas tels que leur nom me les peignait.
(Marcel Proust, Le Temps retrouvé)
L’avantage avec la fiction dramatique, c’est que, justement, c’est de la fiction et qu’il n’y a donc aucun besoin de relativiser.
Une jolie analyse, pleine de bon sens et de fantaisie.
L’étude des noms, notamment des noms de personnages, n’est cependant - et heureusement - pas ton invention, et je suis même honoré de t’apprendre qu’elle porte le doux nom d’onomastique (du grec onoma, nom, et non de ton bizarroïde onymo- qui semble être une variation du précédent, teintée de la déformation onyma, graphie plus rare que la précédente, et qui a donnés au latin les mots anonymus, homonymus... "j’en passe, et des meilleurs").
Étrange que notre bon gourou n’ait pas été en mesure de te l’apprendre lui-même !